
Après des études d'art dramatique à l'Académie Royale de Londres (RADA), Peter Watkins passe à la réalisation avec deux essais prometteurs : The Diary of an Unknown Soldier (1959), reconstitution d'une tranchée anglaise de 1916 dans la campagne british, et The Forgotten Faces (1961) sur le soulèvement de Budapest en 1956. En 1963, il est engagé à la B.B.C. et y réalise deux films très controversés, La Bataille de Culloden (1964) et surtout La Bombe (1966), censuré sur le petit écran anglais, mais qui le fera connaître dans le monde entier.
Devenu un spécialiste de la politique-fiction, ses opus suivants se signaleront de plus en plus par la virulence de leurs attaques : Privilège (1967) sera un des premiers films à évoquer les arcanes du rock, Les Gladiateurs évoque l'amour immodéré des peuples pour les jeux et Punishment Park (1971), son deuxième film américain, imagine une sorte de goulag made in USA où les jeunes contestataires servent de cible à la police. Avec Edvard Munch, la danse de la vie (1976), le jeune "homme en colère" renouvelle son style en apportant une dimension nouvelle au genre de la biographie d'artiste.
En 1977, il dénonce à nouveau, avec Force de frappe, la course aux armements nucléaires, sujet qui lui inspirera une odyssée de 14 heures tournée sur trois ans, Le Voyage (1987).
Sur «LA BATAILLE DE CULLODEN»
» Mon premier film à la B.B.C. en tant que réalisateur-producteur.
Il n'a nécessité que trois semaines de tournage,
lequel s'est déroulé en août 1964. S'inspirant
d'un livre éponyme de l'historien John Prebble, c'est le
seul de mes films qui a obtenu en Angleterre un accueil enthousiaste.
La Bataille de Culloden reste un film unique par bien des
aspects. Le film s'engageait dans une voie, celle du docu-drama
historique, que personne n'a laissée se développer,
certainement parce que les dirigeants de la télévision
de l'époque étaient effrayés par l'idée
de voir le public participer directement à la recréation
de leur propre histoire. Ils étaient aussi horrifiés
que le film dévoile au grand jour le mythe savamment entretenu
du soi-disant réalisme objectif des reportages télévisuels.
Mon film utilisait, en effet, le même langage filmique qu'eux,
mais pour mettre en scène un événement s'étant
déroulé bien avant l'invention des caméras
!
Dès l'hiver 1965, le sentiment de la B.B.C. à l'égard
de La Bataille de Culloden s'est inversé. En effet,
lors d'un des journaux télévisés du soir,
la B.B.C. a rendu public un communiqué dans lequel on m'accusait
d'avoir piégé les acteurs du film en cachant des
câbles dans les taillis afin de les faire chuter de manière
plus réaliste. Cette campagne de calomnies la B.B.C.
n'ayant même pas pris la peine de rentrer en contact avec
les "acteurs" du film pour vérifier ces accusations
a en fait été le seul moyen qu'a trouvé
la chaîne pour salir mon nom et ainsi empêcher, par
la suite, la diffusion de La Bombe sur leur antenne.
Sur «LA BOMBE»
» J'ai réalisé La Bombe à une
époque où le gouvernement anglais (et la B.B.C.)
faisait l'apologie de la force de dissuasion nucléaire.
La propagande officielle assurait la population que les mesures
prises par la Protection Civile en Grande-Bretagne une farce
aux bonnes intentions permettraient au pays de pouvoir se
relever après une guerre nucléaire totale.
Juste avant de démarrer le tournage du film, j'ai envoyé
le scénario au British Home Office (l'équivalent
de notre Ministère de l'Intérieur, NDR), institution
gouvernementale en charge du Programme de Protection Civile. J'avais
dans l'idée de leur poser des questions sur la localisation
des abris anti-atomiques en Grande-Bretagne. Le British Home Office
a appelé la chaine en état de panique et, dès
lors, la B.B.C. a tout fait pour m'empêcher de tourner
les prises de vue ont duré quatre semaines, et le tournage
s'est déroulé au printemps 1965. Une fois le montage
de La Bombe achevé, la B.B.C. a saisi le film pour
statuer sur son sort. A partir de ce moment-là, on ne m'a
plus donné une information sur ce qui se passait.
Par la suite, j'ai appris que les pontes de la B.B.C. avaient,
en septembre 1965 et par deux fois, secrètement projeté
le film aux membres du Cabinet du Premier ministre d'alors, Harold
Wilson, et les avaient invités à donner leur opinion
sur le bien fondé de sa diffusion à la télévision
britannique. Avaient été aussi conviés à
ces projections, le British Home Office, le ministère de
la Défense nationale et le Post Office (le CSA anglais,
NDR). En agissant de la sorte, la B.B.C. avait violé sa
Charte d'Indépendance. J'ai donc immédiatement remis
ma démission, et j'ai informé la presse de cette
affaire.
Ignorant les milliers de lettres des téléspectateurs
et les injonctions de nombreux notables qui demandaient que La
Bombe soit diffusé, la B.B.C. a décidé,
en novembre 1965, de bannir le film. Face à la montée
de la protestation populaire, la B.B.C. s'est résolue,
en février 1966, à organiser six projections exceptionnelles
de La Bombe au National Film Theatre à Londres.
Seuls étaient invités, toutefois, les membres de
l'establishment et des journalistes pro-nucléaires. Les
autres, à savoir le reste de la presse et le public, ne
pouvaient pas accéder à la salle, un cordon de sbires
de la B.B.C. leur en interdisant l'accès.
Avec ce documentaire, je n'ai pas cherché à exagérer
l'horreur de la situation. Si La bombe choque le spectateur, ce
n'est pas parce qu'on a eu recours à des effets de terreur,
mais parce qu'il voit pour la première fois, avec l'évidence
de l'image, ce qu'il ne veut pas voir et ce qu'on ne lui laisse
pas voir.
Sur «EDVARD MUNCH, LA DANSE DE LA VIE»
» C'est mon film le plus personnel, et c'est également
un film sur moi-même. Une fois encore, j'ai travaillé
avec un casting composé uniquement d'amateurs. Toute l'équipe
technique venait de la télévision norvégienne,
et travailler avec eux a vraiment été une des expériences
professionnelles les plus magiques de mon existence. Je regrette
aujourd'hui que la télé ne m'ait jamais permis de
développer cette méthode de travail. J'ai tenté
de réaliser d'autres biographies, mais mon chemin a toujours
croisé celui d'un producteur télé qui m'a
empêché d'aller jusqu'au bout.
Avec Edvard Munch, j'ai voulu dresser le portrait d'un
artiste qui s'exprimait avec une totale franchise dans son oeuvre.
Si Punishment Park était une grande vision infernale,
Edvard Munch est, lui, un film sur l'Enfer contenu tout
entier dans la tête d'un homme.
Sur «THE FORGOTTEN FACES»
» The Forgotten Faces fait partie de ces films amateurs
dont j'ai été le producteur-réalisateur à
la fin des années cinquante en Angleterre. Pour ce film,
j'ai fait appel à la compagnie Playcraft, une troupe d'excellents
comédiens non professionnels de Canterbury.
Il s'agit d'une de mes premières tentatives pour développer
une forme particulière de documentaire se servant d'un
réalisme feint et faisant appel à des gens ordinaires
et non des acteurs.
C'est à la suite de la projection de The Forgotten Faces
sur la B.B.C. que les dirigeants de l'époque ont décidé
de m'engager en 1963.
Sur «LES GLADIATEURS»
» Ça a été un film très difficile
à faire. Il a été tourné en Suède
durant l'été et l'automne 1968. C'est à la
suite d'une projection de La Bombe que la société
de production Sandrew Film m'a offert cette opportunité.
Co-écrit par un ami anglais, Nicholas Gosling, Les Gladiateurs
posa beaucoup de problèmes sur le plan technique. Je voulais
que les mouvements de caméra soient très fluides,
mais l'équipement 35mm d'alors était encore peu
maniable. Je me suis donc résolu à adopter un style
plus formaliste et plus statique. Le film a été
le sujet de virulentes attaques en Scandinavie au moment de sa
distribution en salles. Bien qu'il a été fait juste
après les événements de Mai 68 et influencé
par eux, aucune des questions abordées par Les Gladiateurs
n'a suscité le moindre débat, ni sa forme allégorique,
ni même la critique acerbe de notre société
de consommation.
Sur «PRIVILEGE»
» Avec Privilège, Norman Bogner et moi-même,
nous voulions montrer comment l'engagement et la détermination
politiques des jeunes générations pouvaient être
sapés par la religion, les média de masse, les jeux...
C'est pour cette raison que nous avons filmée la destinée
de Steve Shorter de manière aussi allégorique et
emphatique. Lorsque le film est sorti en Angleterre, les critiques
ont tiré à boulets rouges dessus. Privilège
était, selon eux, un film «hystérique».
Le fait que toutes les choses montrées ou sous-entendues
par le film soient aujourd'hui devenues réalité
en Angleterre en particulier lorsque Margaret Thatcher a
régné sur le pays n'a pas pour autant réhabilité
Privilège qui reste, aujourd'hui encore, un film
marginalisé. Bien que le film a été accusé
de plagier le style télé de l'époque, son
utilisation de la couleur, sa structure et la mobilité
de la caméra font aujourd'hui partie intégrante
de l'écriture cinématographique des films dits "grands
publics".
Lors de la bataille de Culloden, qui se déroula le 16 avril 1746 dans les landes marécageuses de l'Ecosse, les régiments d'élite anglais, sous les ordres du Duc de Cumberland, écrasent Charles-Edouard Stuart et ses partisans qui cherchaient à rétablir une Ecosse indépendante. Une fois les Highlanders décimés, une impitoyable "pacification" des Hautes terres s'ensuivît.
En introduisant, dans La Bataille de Culloden, un reporter en costume qui commente le déroulement du conflit face à la caméra, Watkins finit par recréer, sous nos yeux, toute l'horreur d'un événement datant de plus de deux siècles. Cette «reconstitution documentaire», comme la définit son auteur, a été, qui plus est, tournée à Culloden-même avec 142 interprètes non-professionnels tous descendants des guerriers tombés sur le champ de bataille. Un anti-Braveheart.
Une bombe nucléaire tombe dans le comté de Kent en Grande-Bretagne. C'est la panique. Des milliers de morts immédiates. La clarté insoutenable fait fondre les globes oculaires. On brûle les cadavres et on achève les blessés dans les rues. Les stocks de nourriture saine sont pris d'assaut par les pillards. On interviewe les survivants hébétés à qui la Protection Civile conseille d'emporter leur Livret de caisse d'épargne avant de rentrer dans les abris...
Commande officielle de la B.B.C., ce stupéfiant "documentaire d'anticipation", sur le déclenchement de la guerre atomique, ressemble à une version filmée de La Guerre des mondes d'Orson Welles construite à base de pseudo-images d'archives. Cinglante diatribe contre les silences du pouvoir, la diffusion de La bombe a été uniquement autorisée au cinéma par crainte que le film déclenche un vent de panique et pousse les spectateurs au suicide. La Bombe a obtenu l'Oscar du documentaire aux États-Unis et le Grand prix du court métrage à la Mostra de Venise. La B.B.C. a interdit sa diffusion télévisuelle dans le monde entier jusqu'en août 1985.

En se basant sur les écrits inédits de la vie
intime du peintre expressionniste Edvard Munch, Watkins réinvente
la biographie d'artiste dans un insensé montage de techniques
documentaires et narratives. Par la récurrence brutale
d'images de mort et de maladie, ou encore l'éclair rendu
par la griffure rageuse du couteau sur la toile, le film semble
soudain comme peint "en direct" par l'auteur du Cri
lui-même. Les partis pris visuels et sonores du film s'imbriquent,
en effet, jusqu'à créer ce malaise que Munch décrivait
ainsi : «La maladie, la folie et la mort sont les anges
noirs qui ont veillé sur mon berceau et m'ont accompagné
toute ma vie.»
Introspection cauchemardesque dans l'univers du peintre norvégien,
Edvard
Munch, la danse de la vie est une des rares tentatives
cinématographiques qui a réussi à percer
le mystère de la création artistique.
Une évocation du soulèvement anti-soviétique de 1956 à Budapest réinventée dans une rue en ruines de la ville de Canterbury.
Malgré des moyens modestes, Peter Watkins fabrique de provocants trompe-l'oeil en s'inspirant de photographies de presse, d'images d'actualités cinématographiques et en reconstituant les réactions d'un caméraman aux événements qu'il filme (images décadrées, mises au point approximatives pendant les explosions). Tous les thèmes que contiendra l'uvre à venir de Watkins sont déjà présents dans The Forgotten Faces : dénonciation du militarisme, de la guerre et de la violence institutionnelle.
Dans un avenir proche, le monde est scindé en deux blocs
: d'un côté, la Chine et, de l'autre, l'Afrique,
l'Europe et le reste de l'Asie, placés sous la surveillance
de l'URSS et des États-Unis. Seul l'équilibre nucléaire
maintient l'ordre mondial en empêchant la guerre. On organise
cependant des "Jeux de la paix", combats destinés
à canaliser puis à sublimer les instincts agressifs.
Sous le regard des attachés militaires des deux camps venus
suivre l'événement en badinant autour d'une tasse
de thé, deux équipes de gladiateurs modernes s'affrontent.
L'arbitre est un ordinateur, et il marque les points en comptabilisant
la liste des morts sanglantes. Mais, cette fois-ci, le jeu sera
perturbé par l'intrusion d'un jeune contestataire français
qui va tenter de mettre en échec la Machine.
D'un pessimisme radical sur l'oppression de l'appareil d'Etat,
l'allégorie de Peter Watkins ne manque pas non plus de
fustiger les illusions gauchistes (Les
Gladiateurs a été tourné au lendemain
de Mai 68).
Steve Shorter est la nouvelle idole des jeunes. Marionnette
manipulée par les lobbies financiers et l'Eglise en perte
de vitesse, il devient un véritable objet de culte pour
la nouvelle génération. Il incarne, en effet, la
violence et la révolte de toute la jeunesse, et canalise
ainsi celles de ses fans hystériques.
Alors que le film commence à la manière de Lonely
Boy, le documentaire canadien consacré au chanteur
Paul Anka, Privilège
se termine dans un paroxysme de flammes et de cris où se
retrouvent associés cérémonial du Ku Klux
Klan, fastes nazis de Nuremberg et nuits aux chandelles de Lourdes.
Un prêtre à face de Goebbels va d'ailleurs jusqu'à
faire hurler aux jeunes : «Nous nous soumettrons !»,
alors que le service d'ordre se fige en salut fasciste au passage
des autorités ecclésiastiques ! Magistralement interprété
et utilisant une distanciation totalement inspirée, Privilège
reste un réquisitoire définitif contre la manipulation
totalitaire.