
José Mojica Marins est le metteur en scène le
plus renommé et le plus important du cinéma underground
brésilien. Il s'est fait connaître avec le personnage
de Zé do Caixão (rebaptisé Coffin Joe aux
États-Unis), un fossoyeur maléfique qui joue les
trouble-fêtes dans les pâtelins reculés et
bigots du Brésil. Ce personnage, qui apparut à José
Mojica Marins lors d'un cauchemar, est devenu, depuis sa première
aventure, A Minuit, je posséderai ton âme,
une icône "pop" au Brésil, l'équivalent
de Dracula, Frankenstein, Michael Myers ou Jason aux États-Unis.
Bien qu'il n'ait que 63 ans, José Mojica Marins est surtout
connu en tant que metteur en scène de film d'horreur, même
s'il a réalisé plus de 40 longs métrages
et pas moins de 100 téléfilms tous genres confondus.
Western, drame, comédie, José Mojica Marins a oeuvré
avec un bonheur inégal dans tous les registres, y compris
celui du porno lorsque sa situation était plus que précaire.
Il est aussi auteur de pièces de théâtre et
de bédés, il a enregistré un album de samba
et il a créé une ligne de beauté appelé
Mystère.
Dès l'âge de deux ans, José Mojica Marins
tutoie l'univers du cinéma (son père est projectionniste),
mais ce n'est qu'en 1963 qu'il réalise son rêve :
devenir réalisateur de film d'horreur. Les blasphèmes
qui parcourent A Minuit, je posséderai
ton âme n'étant pas du goût de la dictature
militaire qui tient à l'époque les reines du pouvoir,
le film est banni dans plusieurs provinces du Brésil. Des
onze films que José Mojica Marins réalisera dans
les années qui suivront, aucun n'échappera aux ciseaux
de la censure. Que ce soit Cette nuit,
je m'incarnerai dans ton cadavre (1966), Le
Monde étrange de Zé do Caixão (1968)
ou La Fin de l'humanité (1971).
Certains seront même purement bannis, comme L'Éveil
de la bête (1969). Dans toute l'histoire du cinéma
brésilien, aucun autre cinéaste n'a eu autant maille
à partir avec la censure.
José Mojica Marins s'attèle aujourd'hui au troisième
opus de la trilogie Zé do Caixão, dont le gouvernement
a interdit la production en 1968.
Sur «A MINUIT, JE POSSÉDERAI TON ÂME»
» L'inspiration du film m'est venu d'un rêve. J'ai
rêvé qu'une figure étrange avec un chapeau-claque
et une longue cape noire m'emmenait de force dans un cimetière.
Dès que j'ai eu la possibilité de jeter un regard,
j'ai vu qu'il me tirait vers une fosse béante. Lorsque
j'ai vu le nom inscrit sur la tombe, j'ai hurlé d'effroi
: c'était mon nom qui s'y trouvait. Puis, en me retournant
vers la créature qui m'avait amené là, je
me suis aperçu que cette créature c'était
moi. En fait, je me jetais moi-même en Enfer.
Le tournage de ce film a été un vrai cauchemar.
Je n'avais que 130 minutes de négatif à ma disposition.
Toute l'équipe traînait la patte parce que je n'avais
pas assez d'argent pour les payer. L'acteur, que j'avais au départ
choisi pour jouer Zé do Caixão, s'est carapaté
à la dernière minute. J'ai donc pris sa place. Je
devais tellement d'argent que j'ai du vendre la maison de mes
parents ainsi que ma voiture.
Les censeurs ont détesté le film. Ils ont surtout
été outrés par la scène où
Zé do Caixão mange de la viande un Vendredi Saint
en regardant passer sous ses fenêtres une procession. Pour
moi, évidemment, c'est une scène formidable.
Sur «CETTE NUIT, JE M'INCARNERAI DANS TON CADAVRE»
» Lors d'une des scènes du film, les actrices devaient
se retrouver couvertes de tarantules. Comme elles refusaient de
tourner la scène, je les ai fait boire jusqu'à ce
qu'elles soient complètement saoûles pour arriver
à filmer cette séquence. Le résultat est
merveilleux.
Pendant le tournage, nombre d'événements étranges
se sont déroulés. Mon assistant-chef opérateur
mourût alors que nous tournions la séquence des Enfers.
Ma vision des Enfers était un peu différente de
la vision largement répandue: lors d'un des plans de la
séquence, en effet, de la neige tombe. Certains critiques
se sont émus de ce choix, ce qui m'a permis de leur demander
s'ils avaient déjà fait un tour en Enfer pour connaître
à ce point le sujet.
Sur «L'ÉVEIL DE LA BÊTE»
» C'est le film qui a failli me coûter ma carrière.
Après Le Monde étrange de Coffin Joe, plus
personne ne voulait produire l'un des mes films. J'ai donc fait
appel à mes amis-réalisateurs pour récupérer
de la pellicule négative. C'est la raison pour laquelle
une partie du film est en noir et blanc et une autre partie en
couleurs. Le Comité de Censure m'a traité de fou
furieux après la vision du film. L'un de ses membres a
même demandé mon arrestation. Avec L'Éveil
de la bête, je cherchais juste à parler des effets
dévastateurs de la drogue au sein de notre société,
mais le Comité à penser que je faisais en fait un
film politique, que c'était une métaphore sur la
dictature militaire, ce que le film n'a jamais été.
Sur «LA FIN DE L'HUMANITÉ»
» C'est, de mes films, celui que je préfère.
J'ai pris beaucoup de plaisir à le tourner, en particulier
parce qu'on me disait incapable de réaliser autre chose
qu'un film d'horreur. À l'époque, en outre, aucun
producteur ne voulait me suivre sur une énième aventure
de Zé do Caixão de peur de se retrouver face au
Comité de censure. Du coup, j'ai décidé de
créer un nouveau personnage. Finis hominis s'inspire de
tous ces prêtres qui extorquent de l'argent aux pauvres,
et qui abusent de la bonne foi d'autrui. Au Brésil, ces
charlatans pullulent.
Sur «LE MONDE ÉTRANGE DE ZÉ DO CAIXÃO»
» À l'époque, je supervisais un show télévisé
intitulé Le Monde étrange de Coffin Joe,
qui remportait un énorme succès. Un producteur est
venu me voir et m'a demandé de réaliser un long
métrage incluant trois épisodes inspirés
d'idées provenant de cette émission. J'aime beaucoup
ce film, en particulier l'épisode central intitulé
Obsession qui, selon moi, est une de mes oeuvres les plus
réussies. Le Comité de Censure a hai le film, comme
il se doit, et l'a massacré. Le troisième opus,
Idéologie, a tellement subi de coupes qu'il est
devenu impossible de suivre l'histoire.

Zé do Caixão, un croquemort nitzschéen
dans l'âme, cherche la "femme parfaite" qui pourra
donner naissance à l'être supérieur. Mais
dans un petit village paumé du Brésil, où
la population vit dans la peur permanente de la punition céleste,
la quête de Zé n'est pas chose facile. D'autant plus
qu'il abhorre tous ces paysans crédules, et que sa femme,
Lenita, est stérile. Zé décide donc de l'éliminer
afin d'avoir le champ libre pour conquérir Terezinha, la
fiancée de son meilleur ami, Antonio. Terezinha refusant
ses avances, Zé la viole après avoir fracassé
la tête d'Antonio. Souillée, elle se suicide mais
promet à Zé de revenir hanter son âme.
Blasphème, violence, sadisme À
minuit, je posséderai ton âme est, à
tout point de vue, une date dans l'histoire du cinéma.
Premier film d'horreur brésilien. Première apparition
de Zé do Caixão, le croquemort à longue cape,
au chapeau haut-de-forme et aux ongles interminables. Premières
échauffourées avec la censure pour José Mojica
Marins pas moins de dix minutes du film passeront à
la trappe. Mais aussi coup de maître hallucinant le
film tiendra l'affiche deux ans durant à Sao Paulo. Un
électrochoc dont les savantes provocations et les gifles
délibérées aux traditions les plus ancestrales
surprennent encore aujourd'hui. Anecdote : le film n'a rien rapporté
à Marins, celui-ci ayant vendu les droits deux jours avant
la première.

Alors qu'on le croyait bel et bien mort, Zé ressuscite,
recouvre la vue et part à nouveau en quête de la
"femme parfaite". Toujours obsédé par
sa volonté d'assurer la descendance d'une nouvelle humanité,
il capture six femmes et les soumet à une série
d'expériences pour mesurer leur courage. A l'exception
de Maria, aucune d'entre elles ne satisfaisait aux critères
de Zé. Il les condamne donc à la fosse aux serpents.
Marcia a néanmoins trop de défauts pour que Zé
en fasse la mère de son fils-Messie : elle est éperdûment
amoureuse de lui et n'a aucune résistance à la cruauté.
L'âme soeur, il la trouvera en la personne de Laura, la
fille du Colonel. Laura n'a peur de rien, admire Zé et
n'hésite pas à faire l'amour avec lui au moment
même où les funérailles de son frère
ont lieu. Mais, une fois encore, la malédiction de ses
victimes va frapper Zé dans sa chair et son corps.
Suite directe de À minuit je posséderai ton corps,
Cette
nuit, je m'incarnerai dans ton cadavre est assurément
l'un des sommets de la carrière de José Mojica Marins
avec Le Monde étrange de Coffin Joe. La séquence
en couleurs où Zé est littéralement traîné
aux Enfers est la fidèle retranscription du rêve
démiurgique qui inspira à Marins le personnage de
Zé do Caixão. Cette nuit, je m'incarnerai dans
ton cadavre reste encore aujourd'hui l'une des dix plus grosses
recettes de tous les temps du cinéma brésilien.
Le film a été entièrement tourné dans
une synagogue abandonnée que Marins transforma en studio.
Dans un espace dépassant à peine les 50 mètres
carrés, Marins fit construire une forêt, un lac et
un cimetière. Après le départ précipité
d'une des actrices principales du film lorsqu'elle réalisa
qu'elle devrait tenir un serpent entre ses mains, Marins décida
de faire passer des tests à tous ses acteurs. Entre autres
réjouissances, il leur demanda de lécher des crapauds,
d'embrasser des serpents et de tenir dans leurs paumes des tarentules.
À l'époque, la censure exigea que la séquence
des Enfers soit coupée de moitié.

Un professeur, qui s'intéresse aux effets de la drogue
sur toutes les couches sociales de la population, décide
de mener une expérience à base de LSD sur quatre
"cobayes" volontaires. L'analyse de leurs "trips"
révélera leurs désirs et leurs frayeurs les
plus enfouis.
Film à part dans la carrière de Marins, tout comme
La Fin de l'humanité, L'Éveil
de la Bête se veut une enquête sur les hippies
et la contre-culture au Brésil. Mais c'est surtout une
vision très noire d'une société qui cherche
la Libération, au sens philosophique du terme. Séquence-clé
du film: le délire psychédélique, surréaliste
et en couleurs de nos quatre volontaires avec Zé comme
maître de cérémonie. Voyant dans L'Éveil
de la Bête une incitation à l'utilisation intensive
de stupéfiants, le Comité de censure décida
d'interdire purement et simplement la diffusion du film. Le négatif
fut confisqué, et pendant de nombreuses années considéré
comme perdu. La prohibition du film sonna la ruine de Marins,
qui avait investi toutes ses économies dans cet opus. À
ce jour, L'Éveil de la Bête n'a toujours pas
connu de sortie commerciale au Brésil.
Un homme étrange et nu sort des eaux, sauve une enfant sur le point d'être kidnappée et se retrouve habillé en fakir prêt à annoncer la "Bonne Parole". Miracle après miracle, Finis hominis devient un Messie, un prophète dont le gouvernement craint qu'il ne sème la graine de l'anarchie au sein de la population. Avant de disparaître, Finis hominis donnera une leçon d'altruisme au Brésil tout entier.
Tourné en même temps que sa suite, Quando os deuses adormecem, La Fin de l'humanité, dont dix minutes furent coupées par la Censure, marque la création d'un nouveau personnage cinématographique capital de l'histoire du cinéma brésilien. Mais c'est également une exploration comique du mysticisme et de ses conséquences.
Episode 1 : Le faiseur de poupées. Une bande
de brutes entend parler d'un faiseur de poupées plein aux
as. Il débarque chez lui pour lui soutirer son pactole
et tombe sur ses quatre nymphes de filles.
Episode 2 : Obsession. Un clochard tombe fou amoureux d'une
jeune fille riche et inaccessible. Le jour de son mariage, sa
meilleure amie assassine celle-ci par jalousie. La cérémonie
funéraire achevée, le corps reste seul. Le clochard
va enfin pouvoir consumer sa passion.
Episode 3 : Idéologie. Un scientifique, Oaxiac Odez,
expose ses théories lors d'une émission télé.
Agressé par un journaliste sceptique, il l'invite chez
lui pour lui prouver le bien fondé de sa théorie
sur l'Instinct contre la Raison.
Entre 1967 et 1968, Marins supervise deux shows télés
qui connaîssent un succès considérable : Alem,
muto alem do Alem (L'Au-delà et au-delà de l'Au-delà)
et O Estranho mundo de Zé do Caixão (Le Monde
étrange de Zé do Caixão). Sorte de Quatrième
dimension brésilien, l'incroyable popularité
de ces deux shows donne l'idée au producteur George Michel
Serkeis d'engager Mojica pour réaliser un long métrage
regroupant trois sketches inspirés de certains épisodes
de ces shows. Le résultat ? Le
Monde étrange de Zé do Caixão, une
oeuvre radicale, subversive et gore, un manifeste sadien et buñuelien
dont le point culminant est Idéologie, le troisième
et dernier sketch, quintessence de toutes les obsessions de Marins.
À noter que le Comité de Censure exigea que Zé
meure à la fin du film.